Bourse photographe de la Fondation Jean-Luc Lagardère 2015

Interview de Carolina Arantes | Fondation Jean-Luc Lagardère 2015

First generation, la première génération de femmes afro-françaises

Issue d’une formation en communication sociale et journalistique à l’Université Catholique de São Paulo, Carolina Arantes devient journaliste et couvre des sujets sociaux et culturels. Elle est photo-journaliste professionnellement depuis 2008.
First generation, son documentaire photo sur la première génération de femmes afro-françaises qui a été récompensé par la bourse Photographe de la Fondation Jean-Luc Lagardère en 2015, est un travail que la photographe brésilienne a initié il y a deux ans.  

Le sujet de First generation semble méconnu…

Oui, lors de la préparation du projet, j’avais cherché à affiner mon sujet de reportage en multipliant les recherches, en parcourant de nombreux ouvrages de littérature et de sociologie et en rencontrant des personnes concernées par le thème. Mais j’ai eu du mal à identifier mes personnages. J’étais confrontée à l'absence d'informations et de statistiques officielles sur la situation de la femme afro-françaises. À part le CRAN (le Conseil Représentatif des Associations Noires de France, créé en 2005), il n’y avait pas d’association pouvant donner des réponses concernant la réalité de la première génération de femmes.

Comment le sujet s’est il imposé ?

Chaque choix d’un sujet pour un photographe qu’il soit social ou d’actualité est motivé par une relation intime et un intérêt personnel pour le sujet. Cela peut être l’attirance pour la guerre ou pour un sujet particulier. Je voulais découvrir cette mixité en venant moi-même d’un pays où la mixité est plébiscité et constitue mon héritage. Au Brésil, on ne se pose pas la question de savoir si la mixité est bien ou non, on est mixte, c’est un fait établi qui se vit plus ou moins bien au quotidien. En tant que femme, je me pose les questions qui se posent aux femmes en général. Je suis aussi touchée par une notion de minorité en tant que brésilienne, car d’une certaine façon je n’appartiens pas à ce pays et je vis l’adaptation de ma culture à la pensée française.

Mon sujet est une double question d’identité : celle de la France vécu comme un changement identitaire et celle de ces femmes qui comme afro-françaises ont un pied dans chaque culture. 

Pourquoi choisir les femmes et qui sont-elles ?

Les femmes sur lesquelles j’ai choisi de me pencher sont des femmes afro-françaises qui travaillent et sont indépendantes financièrement comme la plupart des femmes françaises. Si je n’ai pas voulu parler de l’identité de la population afro-française masculine c’est parce qu’elle est beaucoup plus évidente : soit par les sportifs et les acteurs de télévision ou encore via le hip-hop et la musique. Même si ce n’est pas suffisant, cette relation est assez visible au contraire de celle des femmes afro-française qui elle, est complètement méconnue. J’ai voulu savoir comment cela se passait exactement pour elles. 

J'ai récemment lu un article de Vogue qui parle de la femme française, son style, ses secrets… La femme française c’est donc un mythe international duquel la femme afro-française est complètement absente. J’ai voulu découvrir comment cela se passe dans la vie réelle. Pour cela, j’ai élaboré mon sujet autour du développement de l’identité de la première génération afro-française afin de poser la question de la mixité aujourd’hui.

Quelle est l’importance aujourd’hui de la mixité ?

Nous vivons dans un monde où celle-ci est présente partout et c’est extraordinairement complexe. Je veux voir de près comment cela se vit. Quelles en sont les conséquences ?  Quel en est son déroulement ? C’est important de considérer la manière de vivre en société aujourd’hui. C’est un sujet extrêmement contemporain qui concerne l’Europe, la France et tous les pays qui accueillent une immigration récente. 

On parle aussi de la question noire et surtout de la posture des femmes  noires  qui s’expriment, mettent en avant leurs droits et s’interrogent en ce moment.
Il s’agit des conséquences et de l’acceptation de deux cultures différentes qui se mélangent. 

Bien délimiter l’angle du sujet nous apporte t-il davantage ?

La richesse de mon sujet ne vient pas du fait que ces femmes soient noires, mais qu’il s’agisse de la première génération. Il y a la confluence de deux cultures qui se donnent à travers les individus de manière très intense. Les mères des femmes que je suis dans mes photos, sont issues de l’immigration et possèdent toute leur culture nationale d’origine, tout comme moi avec le Brésil.  Les jeunes femmes sont toutes nées en France et ont été éduquées par la société française en suivant le parcours de l’école publique, tout en étant baignée de culture africaine à la maison.  Elles vivent en même temps deux cultures qui les traversent et leur donne une identité particulière que leurs enfants n’auront pas.

C’est un document…

Toute photographie est un document. En fixant l’image, elle enregistre la réalité  et devient document. C’est très important de documenter ce qui se produit devant nous, maintenant en France et en Europe. La communauté afro-européenne que je découvre dans mon travail est en train de grandir et va trouver sa place. Il est important d’en parler. 

Comment raconter cette histoire ?

Mon parcours professionnel m’a amené à raconter des histoires autant par le texte que par l’image. À travers le photo-journalisme, c’est la pratique documentaire qui pris, depuis plusieurs années, la plus grande place dans mon travail.  Mon approche est néanmoins plastique car j'entretiens un lien avec les textures et une composition intuitive de l'image. Pour les réaliser techniquement, je cherche mes personnages que je suis dans leur quotidien. Et j'essaie de montrer la réalité de ces femmes afro-françaises dans leur famille, leur travail, leur religion, etc… C’est un travail assez vaste de connexion de différentes facettes qui veut donner l'image la plus complète possible et explique ainsi comment se vît cette double nationalité des femmes afro-françaises.

Une découverte ? 

Ce qui est assez curieux, c'est  combien j'ai pu découvrir d'Afrique dans ma propre culture brésilienne. Cela a été une très grande surprise car notre mixité, au Brésil, nous empêche de connaître les différences. Où se trouve la différence de chacun ? Les différences sont évidentes en France et cela m’a fait découvrir combien l’Afrique est importante dans ma culture.

J’ai observé les difficultés de la mixité sociale française. Elle est historique et empêche le mélange des cultures.

Je suis aussi surprise par le courage des femmes, aujourd’hui presque politique, de faire reconnaître la place de la culture afro-européenne. C’est intéressant de voir comment cela change et se développe. Depuis le début du projet, je n’ai plus la même vision de la culture afro-française.  En deux ans, elle a fait des bonds énormes qui passent par le consumérisme ce qui permet l'intégration de la réalité afro-française au quotidien français. Les marques ont découvert le marché que constitue les femmes afro-françaises pour le maquillage, les vêtements ou les tissus. Les magazines de modes commencent à leur faire un peu de place ce qui correspond à une lente assimilation de la culture française. 

Que reste t-il à faire pour cette identité ?

Il reste beaucoup à faire pour l’égalité dans le travail, la représentation publique. Ce dernier point est très important. Il faut commencer à visualiser la France avec le visage afro-européen.  L’identité passe par la représentativité de  toutes les femmes et en particulier celles d’origine africaine. On peut voir ce qui s’est passé pour les Oscars à Hollywood avec la manifestation dénonçant l’absence des acteurs noirs.  Il y a un manque de représentation de la diversité dans le courant dominant que ce soit politique, culturel ou social. L’identité de la femme afro-française passe par sa représentativité. Elles sont françaises mais ne se sentent pas reconnue en tant que telles.

Que ressent un photographe qui obtient la bourse de la Fondation Jean-Luc Lagardère ?

La bourse Photographe de la Fondation Jean-Luc Lagardère m’apporte la reconnaissance d'un projet qui provient d’une démarche personelle. C’est formidable pour nous qui travaillons seuls. C’est une validation de la direction que j’ai proposée par un jury très qualifié et respecté dans le monde de la photographie. Il s’est montré extrêmement bien informé des aspects de mon reportage. Leurs questions très précises ont abordé mes propres interrogations et engagé une discussion sur la réalisation du sujet. Nous avons évoqué que le fait d’être brésilienne puisse être un avantage dans celle-ci ; et aussi ils ont souligné l’importance de ma démarche personnelle dans mon identification au sujet. Ils ont également, je le pense, perçu mon respect pour la culture afro-française,

Il y a un autre grand bénéfice apporté par la bourse ; j’ai ressenti que l’on intègre –comme lauréat– une grande famille de la Fondation Jean-Luc Lagardère. C'est sympathique également que cette relation puisse nous lier à d'autres démarches artistiques.  

Et enfin, je perçois la qualité de l’accompagnement et du soutien apporté par la Fondation pour réaliser un travail important. Cela me donne encore plus envie de le faire !

Je travaille maintenant sans relâche pour le mener à son but. Je souhaite pouvoir le publier dans un livre comme tous les photographes qui font un projet à long terme… Mais la première étape, c’est de travailler, c’est de rencontrer les femmes afro-française et de prendre des photos. Grâce à la bourse de la Fondation Jean-Luc Lagardère, je suis maintenant à un nouveau point de départ, et c’est formidable.

Propos recueillis par Didier de Faÿs

 

Le projet First generation, le documentaire photo de Carolina Arantes sur la première génération de femmes afro-françaises

Ce projet engagé en 2013 a pour thème « la vie quotidienne des femmes Afro-Françaises de classe moyenne, professionnellement actives, indépendantes ou cherchant leur indépendance. »

Dans l’histoire de l’immigration africaine en France, les regroupements familiaux ont eu lieu entre 1975 et 1980, ce qui donne aux descendants d’Africains nés depuis cette date la condition de première génération Afro-Française. 

En toile de fond se trouvent les thèmes de l’immigration et de l’histoire des relations franco-africaines. 

Il questionne chez ces femmes la quête d’une place au sein de la société et donc la reconnaissance d’une identité. Et au-delà de l’identité, l’intégration. Un équilibre pour elles difficile à trouver entre leur culture d’origine, les traditions, et celle du pays d’accueil.
Ce sont autour de ces questions que Carolina Arantes veut développer son projet.

Pour participer à la bourse Photographe de la Fondation Jean-Luc Lagardère, suivez le lien: www.fondation-jeanluclagardere.com.